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LE MONDE - Dimanche 1er - Lundi 2 août 2004




Article de Jean-Louis PERRIER


THÉÂTRE – Le pamphlet de Jonathan Swift version néolibérale au festival Paris quartier d'été

Pour soutenir la croissance, rationalisons les coûts et mangeons les pauvres

CHAQUE SOIR, Paris quartier d'été offre un angle nouveau sur la capitale. Cette fois, l'action se déroule dans le Harlem du 18e arrondissement. La rue Léon, en fête pour un mois, a sorti tables et chaises. Des bouffées funkies sortent de l'Olympic Café, tandis que le Lavoir moderne parisien inviter à écouter les Souvenirs de la dame en noir, de Maïmouna Geye. Dans la rue adjacente, l'école Pierre-Budin a ouvert une classe pour une cinglante leçon d'amoralité, signée Jonathan Swift (1667-1745).

Aux murs, des panneaux lignés sont couverts de la cursive magistrale des cours élémentaires : « Je demandais à un pauvre comment il vivait : “ Comme un savon, toujours en diminuant“ » La citation est de Swift. Il en est d'autres, qui vantent la haine du prochain et l'amour de l'argent, mais celle-ci est à retenir, parce que la soirée est consacrée aux pauvres. En 1729, l'auteur des Voyages de Gulliver a consacré au sujet un pamphlet suffisamment actuel pour que Le Monde diplomatique le reprenne sur deux pleines pages (novembre 2000), en écho direct à la situation des enfants du tiers-monde.

DISCOURS MAGISTRAL
Le titre exact est : Une modeste proposition pour éviter qu'en Irlande les enfants des pauvres gens ne soient à la charge de leurs parents ou de leur pays, et pour les rendre utiles à la société. La proposition , émise avec tout le sérieux requis, consiste à conduire chaque année à la boucherie cent mille enfants de pauvres à l'âge d'un an – moment où ils sont le plus goûteux – pour épargner à leurs parents l'entretien de bouches inutiles et agrémenter la table des riches.
L'orateur, chargé de promouvoir la cause d'un cannibalisme encadré par le marché (David Gabison), a toute la componction requise. Il déboule en strict costard-cravate, déballe un cartable lourd de dossiers, et s'installe sous la protection d'une très sainte croix clignotante. La péroraison tient du cours magistral, du plaidoyer d'un lobbyiste soucieux de la santé publique, de l'intervention d'un député à la Chambre.
La monstruosité s'étaie de la précision des comptes, effectués au tableau noir. L'accumulation de chiffres et de données, leur enchaînement, montre à quel point une rhétorique ultralibérale peut faire passer n'importe quelle idée, à condition de respecter les codes. L'exercice est plus troublant qu'il n'y paraît. Même le rire ne procure pas l'immunité souhaitée. Dans une lettre fameuse à Pope, Swift prétendait à « contrarier le monde, et non à le divertir ». Rien n'est plus divertissant que la contrariété suscitée par ses Propositions.



Source Texte : Paris Quartier d'été (http://www.quartierdete.com)

Genre : revue de presse
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Source Artishoc : Paris Quartier d'été - http://www.quartierdete.com

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