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Entretien avec Sylvain Prunenec et Faustin Linyekula
Chapeau : Le Vif du Sujet
Source : Paris Quartier d'été (
http://www.quartierdete.com)
Genre : Propos recueillis (Mots-clés : )
Apparence :
Texte : Comment s'est passée votre rencontre ?Sylvain Prunenec : J'ai mené ces derniers temps un travail avec des danseurs en Ethiopie. Et quand on m'a proposé ce solo, qu'il s'est agi de chercher un chorégraphe, l'idée de faire appel à un artiste africain me titillait. Peu après, j'ai eu l'occasion de voir le spectacle de Faustin,
Triptyque sans titre, et il m'a énormément plu : j'avais éprouvé sa violence et sa douceur, son humour teinté d'ironie, son engagement.
Le
Vif du sujet me permettait d'être le danseur entre les mains d'un chorégraphe, une situation inversée par rapport à mes autres projets africains.
Faustin Linyekula : Je crois que, si je danse, c'est entre autre pour ne pas être seul, ou du moins l'être un peu moins. Donc dès le départ le projet pouvait se résumer en ceci : « Je vais tacher de te dire mon nom, avec tout ce que ça implique de dévoilement, et je voudrais aussi que tu me dises le tien ». Ce qui se traduit, physiquement, par un travail sur la trace, les traces invisibles qui deviennent graphiques dans l'espace. Les traces, ce sont les choses qui nous ont marqués, toutes les empreintes qu'on porte en nous et qu'on a pu laisser. Comment raconter mon histoire à travers un corps étranger, comment raconter la sienne à travers mes traces ? Voilà peut-être la prétention du projet.
Vous en parlez comme d'un duo...S. P. : Le solo fait-il un portrait du chorégraphe incarné par l'interprète ou celui du danseur cadré par le chorégraphe ? Serait-ce le portrait de la rencontre ? Une chose seulement est sûre : qu'à un moment nos empreintes respectives se mélangent, empiètent les unes sur les autres.
Ce solo raconte-t-il une histoire ?F. L. : Peut-être qu'au fond je rêve seulement d'être comme un conteur, c'est-à-dire un manipulateur... Ici pouvoir manipuler un corps et un espace, et ainsi raconter un histoire très simple qui tiendrait en deux mots : JE SUIS... Et c'est là que tout se complique : car qui suis-je vraiment ? Il paraît que je suis nègre, africain. Qu'est-ce que cela veut donc dire ?
S. P. : Faustin a proposé des modes d'improvisation qui lui sont propres. Il me semble qu'avec ce solo Faustin a chercher à définir ce sur quoi il s'appuie quand il se met à danser, et qu'il a essayé de me les transmettre. Il ouvre le spectacle en me lançant de petits cailloux, ces traces qu'ils ramassent à la fin. Le travail comme une enquête pour définir la grammaire de son corps. Et forcément sur mon corps ça donne d'autres choses...
Comment est construit ce solo ?F. L. : J'étais comme sur deux directions contradictoires, opposées : d'un côté l'envie d'affirmer une écriture personnelle de mouvement ou d'espace, de l'autre cette conviction que ce qui compte en fait, c'est qu'on puisse voir Sylvain, et rien que lui, et non mes idées de chorégraphe. De toutes les façons, Sylvain ne pourra jamais, parler à ma place. Par exemple, on a divisé l'espace en trois blocs majeurs, associant des noms à chaque espace. L'un de ces espaces porte le nom Kabako. C'était le nom d'un ami décédé ; à Kinshasa, je dirige une petite structure qui s'appelle les Studios Kabako. Sylvain n'a pas connu Kabako, mais s'il rentre dans cet espace, tout ce qu'il trouve c'est Kabako, et il faut qu'il construise quelque chose qui lui sera propre avec ce qu'il trouve dans cet espace que je lui prête. Et c'est là que tout se mélange. Je lui cède ma maison et, une fois dedans, il est libre d'aller d'abord dans cette pièce ou dans cette autre, d'y habiter comme il l'entend.
S.P. : Le propre de ce travail est d'offrir une marge de liberté à l'interprète. Le solo est réinventé à chaque représentation.
C'est comme lorsqu'on essaye de se souvenir d'un rêve : on part d'un élément, déposé par Faustin, et à partir de lui je tire les ficelles et j'essaye de construire, à chaque fois différemment.
Comment utilisez-vous la musique ?F. L. : Je collabore depuis quelque temps avec Joachim Montessuis. C'est le troisième projet que nous faisons ensemble. J'apprécie sa capacité à réveiller, par des détours électroniques, des sonorités archaïques. Il y a des fréquences basses, assez peu de rythme, quelque chose de l'ordre de la transe, de l'incantation, un côté « mystico-dingo » où je me reconnais un peu...
S. P. : Même si la musique passe par les machines, elle est tissée presque entièrement de voix, de souffle.
F. L. : Là encore la commande passée à Joachim était celle-ci : peux-tu me faire ton autoportrait en trente minutes ? Au départ j'avais suggéré qu'on enregistre les sons des lieux qui nous sont familiers : à Kinshasa, dans la banlieue sud de Paris où Sylvain a grandi, à Saint-Amour où habite la mère de Joachim. On a très vite abandonné cette voie, mais le fait de s'y être aventurés nous a ouvert des pistes.
Ce solo essaie de croiser toutes ces couches d'histoires personnelles pour dire quelque chose sur nous... « Ici vit... Ici vivra... ». Pour moi ces deux bouts de phrases résument tout.
Inséré le : 10/07/2003 00:00