
À la disparition de Dominique Bagouet en décembre 1992, d’anciens danseurs et collaborateurs de sa compagnie ont fondé Les Carnets Bagouet, une association destinée à coordonner et à assurer la transmission des œuvres et la pédagogie du chorégraphe qui fut l’un des chefs de file de la nouvelle danse française. Mais comment préserver et insuffler à de nouvelles générations de danseurs « l’esprit Bagouet » ?
Certes, il y a l’apprentissage d’une partition chorégraphique, qui, depuis la période baroque au moins, passe par une transmission gestuelle et verbale, d’un danseur à l’autre. Mais passée la transmission physique et mimétique, comment contaminer l’autre de la pensée du chorégraphe, de l’univers poétique qui sous-tend chaque mouvement ?
Quand Olivia Grandville, interprète de la compagnie Bagouet dès 1989, répond à la demande du Ballet du Grand Théâtre de Genève de remonter Jours Étranges et So schnell, elle commence par travailler les fondamentaux du chorégraphe.

Les rebonds, la notion de poids, l’indépendance de la main, la tranquillité du lampadaire, la propagation et la cause à effet, le cintre, la connexion entre le regard et la main, le tire-bouchon, la marche à l’amble, la musicalité du souffle, chez Bagouet, le mouvement porte son propre sens.
Dans ce bref inventaire de quelques uns des incontournables de la galaxie Bagouet, Jean-Charles Di Zazzo, danseur des Carnets Bagouet, évoque le rapport ludique à la gravité. Le rapport ludique à la gravité. Bagouet éludait le rapport conflictuel avec le sol, défiait les forces de pesanteur du corps.
Le rapport ludique à la gravité. Un précepte, une ligne de vie.
Le travail de Bagouet ne dissociait pas les périodes d’entraînement de la création. Dans Jours étranges, la partie où les danseurs sont en ligne et grimacent les uns après les autres comme des personnages de bande dessinée est issue d’improvisations. Pour la reprise de la pièce, il ne s’agissait pas de demander aux nouveaux danseurs de reproduire l’exacte partition, mais plutôt d’inventer eux-mêmes leur propres personnages. Si la gestuelle se renouvelle, puisqu’elle est intimement liée au caractère et à l’interprétation du danseur, la structure, l’énergie, elles, restent les mêmes.
« Les premiers danseurs de la pièce ne sont pas les gardiens du temple, il faut laisser vivre l’œuvre. » Quelle que soit la qualité de la transmission d’une œuvre, son interprétation contient intrinsèquement une part de trahison. Pour Jean-Charles Di Zazzo cette trahison de fait, il faut l’accepter, puisqu’elle est intimement liée à la réappropriation.
Mort du sida à 41 ans, Bagouet n’a pas vu la version de So schnell qu’il avait créée en 1992 à l’occasion de l’inauguration du plateau du nouvel Opéra Berlioz à Montpellier. So schnell, ô combien rapide est le temps.











